Tamura Senseï: un regard...

Ce week-end commémoratif est une bonne occasion de finalement mettre par écrit un souvenir de Tamura Senseï, que je garde comme une marque indélébile de son passage sur Terre, parmi nous. Si je devais n'en garder qu'un, ce serait très certainement celui-là. Ce souvenir, c'est celui d'une seconde. D'un regard. De son regard...

Cela se passait lors d'un stage où comme à l'habitude, les pratiquants étaient très nombreux, rendant difficile l'approche du maître. Le stage avait débuté une heure auparavant, et je pratiquais donc depuis quelques minutes le dernier mouvement proposé, lorsque, mon partenaire s'effaçant, je découvris Tamura, derrière lui, le regard fixé sur moi. Cette « rencontre » ne dura sans doute pas plus d'une seconde, et Senseï continua sa route, sans m'adresser la parole, sans m'encourager, sans me corriger, cheminant simplement entre les pratiquants, laissant derrière lui un sillage familier de respect et d'admiration.

Ce fût le seul contact que j'eus avec lui durant ce stage. Et pourtant, depuis, je m'interroge...

Qu'avait-il voulu dire avec ce regard ? Que je pratiquais particulièrement bien ? Sans doute pas. Que je pratiquais particulièrement mal ? J'espère que non ! Bien que cette réponse soit plus probable que la précédente... Que j'étais mal fagoté ? Qu'il aimait bien le petit noeud Zen que je fais avec la ceinture de mon Hakama ? Avait-il seulement voulu dire quelque chose ?

En Aïkido, on dit que le regard doit porter au delà de son partenaire. Je me souviens du regard de Senseï, de son intensité, comme d'une lance qui vous traverse. « Traverser » n'est d'ailleurs pas le mot juste. « Transpercer » serait plus approprié, car le regard de Tamura était tellement profond qu'il laissait, tel le Yari, une empreinte ravageuse derrière lui. Un gouffre d'incertitude et d'interrogation à jamais ouvert.

Qu'avait-il voulu dire avec ce regard ? Aujourd'hui, je crois que la réponse n'a pas d'importance, car ce qui compte, c'est la question elle-même, et ce qu'elle déclenche. L'incertitude et l'interrogation. L'Aïkido est une attitude de tous les instants, une démarche personnelle, une voie plutôt qu'un objectif. Si l'on devient sûr, si l'on arrête de s'interroger, on perd la voie. C'est ce que Senseï m'a rappelé pour toujours, par un regard d'une petite seconde. Il est important de préciser qu'incertitude et doute sont deux choses différentes. Dans un contexte martial, le doute et l'hésitation sont mortels. Senseï les comptait d'ailleurs parmi les "plus grands enemis du Budo". Mais Senseï disait également:

"N'oubliez pas qu'à l'instant où surgit l'idée que votre technique est bonne, tout progrès cesse."

C'est de cette forme d'incertitude dont je parle ici. Celle qui entraîne le progrès.


Au delà de toute considération mystique ou religieuse, comment peut-on définir la vie ? J'aime à penser que la vie de l'Un se définie en termes de trace laissée sur l'Autre. Quelqu'un ayant vécu en autarcie dans une tour d'ivoire depuis sa naissance ne serait vivant pour personne (pas même pour lui). Par opposition, et malgré sa disparition physique, Senseï vit toujours dans l'empreinte qu'il a laissé en chacun de nous. Chaque fois que je pratique (et même lorsque je ne pratique pas), je repense à ce regard d'une seconde, et je vacille à nouveau sur mes bases, remettant en cause tout ce que je crois savoir, et mon Aïkido change à nouveau et encore, espérons pour le meilleur. Tant que ce souvenir persistera (et je sais qu'il ne s'effacera pas), Tamura Senseï continuera d'influer sur ma pratique, et par la même continuera d'exister. En une seconde d'intensité inouïe, il s'est offert une part d'éternité dans mon esprit.

En quittant le monde physique, Senseï a laissé un vide, mais pas n'importe lequel. Ce vide, c'est celui qui créé l'incertitude et la remise en question qui doit nous habiter en permanence si nous voulons constamment nous améliorer dans notre pratique. Ce vide, c'est aussi celui qui créé le déséquilibre. C'est celui que nous devons apprivoiser afin de l'offrir à Aïte. C'est cette petite part d'Ura qui doit exister dans Omote.

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